Propos d’une spectatrice confondue… un dimanche très tard

Frigide
La traduction, métier que je pratique depuis dix ans m’a rendue frigide.
Désormais lorsque je lis un livre, ce n’est plus que pour trancher que telle traduction d’un best-seller à gogo est trop littéraire, tel ouvrage de poésie ne respecte pas les règles élémentaires de la typographie, ou tel auteur – franchement – utilise plein d’anglicismes. Dans le meilleur des cas, j’en conclus à un auteur qui sait bien écrire, sans plus.
Le désir d’empoigner brutalement les mots et de les façonner ne m’anime plus depuis longtemps.
Comme tout le monde, j’ai déjà voulu écrire. Jeune, je tenais scrupuleusement un journal, jusqu’à ce que je le brûle un jour d’un mouvement de désespoir adolescent. Au cégep, je commis quelques envolées littéraires qui me valurent les honneurs de mes profs. Mais lorsque je fis mon entrée à l’université en traduction, je déterminai rapidement qu’il était temps de passer aux choses sérieuses et de consacrer tout mon talent à redire ce que d’autres avaient si bien dit avant moi.
Autrefois groupie du moindre écrivaillon, j’en vins à nourrir secrètement une certaine jalousie pour ceux qui exerçaient ouvertement le métier d’auteur, de journaliste, de rédacteur ou de personne-qui-écrit-ce-qu’elle-pense-et-qui-est-originale-en-plus. Oh, cette jalousie était bien camouflée sous un esprit critique implacable, et que Saint-Jérôme patron des traducteurs me pardonne si jamais j’émis un reproche injustifié à l’égard d’un gratte-papier.
Lorsque récemment une amie m’invita à une soirée du cercle des Auteurs du dimanche, je répondis machinalement que j’y penserais, classant mentalement l’invitation dans la catégorie des « Ah, finalement, je n’ai pas pu y aller… ». J’appris par hasard qu’un ancien camarade du programme de traduction de l’Université de Montréal y lirait l’une de ses nouvelles. Raison de plus pour ne pas y aller. Comment un traducteur pouvait-il se permettre pareil égarement? Je ne voulais pas être témoin de ça!
Arriva la fin de semaine, puis le jour J, et je ne pouvais cesser de penser à cette soirée. Mes vieux rêves refaisaient surface… Je me voyais accueillie à bras ouverts par le cercle d’écrivains, tirant au puits de mon imaginaire des histoires qui sauraient galvaniser le public et m’attirer l’admiration de mes collègues traducteurs – enfin une qui a réussi! Les auteurs quant à eux apprendraient enfin de quoi il en retourne lorsqu’un traducteur se décide vraiment à écrire.
Je me décidai finalement à aller faire un tour à cette soirée, pour en avoir le cœur net. Soit j’en finirais pour de bon avec la littérature, soit… Soit, je ne sais pas. Je devais rejoindre mon amie à 20 h, mais elle ne vient jamais.
À mon arrivée sur place, je tombai face à face avec un humoriste bien connu. Et voilà maintenant que les humoristes se mettent à la plume, songeai-je, ne manquait plus que ça! Lorsque l’humoriste en question s’avança vers moi pour m’offrir une bière, j’eu un sursaut intérieur, mais je gardai ma contenance et je le remerciai en souriant poliment. Il marmonna quelque chose que je ne compris pas et s’éloigna aussitôt, sans doute aussi gêné que moi. Je fus touchée du geste et cela me mit dans de bonnes dispositions. Je resterais au moins le temps de boire un verre.
L’animateur monta sur scène peu après. J’avais l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. C’était probablement parce qu’il ressemblait étrangement à Bruno Landry de RBO – en plus beau. Il présenta le premier écrivain. Je ne peux me rappeler de son nom ni de quoi parlait sa nouvelle, mais je me souviens très bien qu’il a fait une affreuse erreur de préposition. Voilà qui confirmait bien mes préjugés. Si ce n’eut été de la bière offerte par l’humoriste et du 8 $ payé à l’entrée, je serais peut-être partie sans demander mon reste. La deuxième nouvelle était drôle, mais l’auteur avait la manie de mettre partout des répliques en anglais, pour faire cool. Pathétique, me dis-je, bel avenir pour le Québec… Je me levai, prête à partir. Arriva un troisième auteur, plus littéraire celui-là, qui me fit me rasseoir sur ma chaise.
Lorsque l’humoriste m’offrit une deuxième bière, j’étais déjà clouée à mon siège et je n’avais plus aucune intention de partir. Je me saoulais mentalement des paroles de ces auteurs qui avaient le courage de monter sur scène lire le fruit de leurs entrailles. Amen! Je ne me voyais pas faire la chose – je trouvais cela quasi indécent – mais je goûtais pleinement l’excitation du plaisir de la création. Plaisir auquel j’avais renoncé, comme un moine copiste du 18e siècle.
Lorsqu’au moment de la lecture finale je reconnus le faux Bruno Landry comme étant une ancienne vedette pop dont j’étais vaguement amoureuse dans ma jeunesse, je fondis littéralement. Il m’enfonça en plein cœur sa plume. Un recueil de nouvelles de son cru se vendait au bar, et j’en arrachai littéralement une copie au barman pour courir chez moi assouvir ma faim.
Je lus la première nouvelle du premier au dernier mot, puis je me mis à lire boulimiquement à coup de deux ou trois lignes la prose futoro-scientifico-étrotique d’une précision chirurgicale. J’étais tellement affamée que je dévorai le livre entier en moins d’une heure.
Gavée, je m’effondrai dans mon lit. Je dormais presque déjà lorsque germa dans mon esprit une idée de nouvelle autobiographique. Chaque mot s’inscrivit noir sur blanc dans mon esprit. Mais j’étais trop fatiguée pour me relever et écrire et je me dis que le lendemain matin, j’aurais sûrement tout oublié. De toute façon, j’avais des traductions urgentes à livrer et je n’aurais certainement pas temps à perdre à écrire…
mars 5th, 2007 à 21:16
Wow j’ai adoré ce texte. et la photo aussi.
mars 6th, 2007 à 7:13
Très beau texte effectivement.
Chère traductrice,
Au nom de tous ces auteurs, connus et inconnus, qui s’arment d’un peu de courage pour affronter le micro du Cabaret des auteurs du dimanche, Gracias very much ! Tu nous donnes des munitions pour continuer et ce, malgré nos erreurs de prépositions et nos abus d’anglicismes. Ce récit d’abandon dont ton texte témoigne, fait en sorte que le fruit de nos entrailles n’a jamais été si élégamment béni.
mars 6th, 2007 à 10:09
Vous êtes trop gentils! C’est moi qui vous remercie : vos soirées sont tellement inspirantes et spontanées! Au plaisir de vous entendre et de vous lire de nouveau!
mars 6th, 2007 à 15:50
Il ne reste maintenant qu’à te joindre à nous mademoiselle…
mars 6th, 2007 à 21:56
Merci.
P.Aubé
mars 11th, 2007 à 17:45
Bonjour Frigide,
Ici l’ancien camarade du programme de traduction. Je suis ravi de te voir écrire que ta déformation professionnelle n’est pas complètement irrécupérable. « Fuck la qualité de la plume » que j’me dis des fois; si ça chatouille, ça me va!
Au plaisir de t’entendre.
Hugo
mars 12th, 2007 à 8:03
Tu as tout à fait raison Hugo. Et je ne suis désormais plus frigide mais nymphomane de la plume!
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